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MONEUSE le chauffeur et ses soixante brigands

1°) le personnage:

« Moneuse ! Évocation lugubre d’un nom à jamais abhorré qui glaçait d’effroi les populations terrorisées du Haut-Pays. Sinistre bandit; coquin exécré; infâme détrousseur de voyageurs attardés sur les grand-routes; pillard éhonté de fermes isolées; coureur infatigable de jupons troublants; ivrogne invétéré; pilier de cabarets; brute odieuse dont le souvenir nauséabond intoxique encore les mémoires rancunières. Tout le long de la frontière française, de Feignies à Roisin, du nord au sud, de Ville-Pommerœul à Bavay, en passant par Thulin, Erquennes, Dour, Élouges ; de l’est à l’ouest, de Binche à Condé, en Hyon, en passant par Quévy, Nouvelles, Asquillies, Ciply, Moneuse sème une irrésistible terreur derrière lui. »

Le paragraphe ci-dessus est extrait du livre : Moneuse. Un chef de bandits sous le directoire par Albert JOTTRAND du Barreau de Mons.(1932). Lien : http://users.skynet.be/sky71622/Moneuse.html

Ce livre est  mis en ligne par la librairie « L’oiseau-Lire » 36 rue du Hautbois. 7000 MONS (Belgique)

Moneuse -portrait.

Antoine Joseph Moneuse

Dessiné à la plume par le greffier du juge Harmegnies au cours des interrogatoires à la prison de Mons.

Naissance

1768
Marly

Décès

1798
Douai

Source Wikipédia :  https://fr.wikipedia.org/wiki/Antoine-Joseph_Moneuse

Dessin sous License : CC BY-SA 3.0  contributeur Wikimedia : Madelgarius

 

2°) Pourquoi cette évocation ?

Elle vient du fait que j’entreprends dans le blog intitulé « Les villages du Hainaut Français »  l’illustration de ces villages par quelques photos, histoires, légendes et éventuellement circuits de promenade vous incitant à les visiter. Or J’ai découvert au cours de mes recherches pour la rédaction de l’article sur Rombies-et-Marchipont et sur un nouvel article en cours de rédaction concernant La-Flamengrie, que ces villages du Hainaut avaient été victimes des sinistres Chauffeurs. Plutôt que de rappeler un résumé de la même histoire dans chaque article, je me suis plongé sur le site du  patrimoine numérique de la bibliothèque de Valenciennes en quête d’un témoignage de ces exactions.

J’y ai trouvé un récit écrit, certes, 40 ans après les faits mais  qui relate très bien les peurs, les angoisses, les souffrances subies par les victimes du bandit Moneuse.

Ce récit que vous allez trouver dans son  intégralité au §3 occupe plusieurs colonnes des journaux des 05 et 07 octobre 1837 de «  l’Écho des Frontières ».

Les liens sont :

http://patrimoine-numerique.ville-valenciennes.fr/ark:/29755/B_596066101_PEF/1837/10/05

http://patrimoine-numerique.ville-valenciennes.fr/ark:/29755/B_596066101_PEF/1837/10/07

 Le récit peut paraitre long, l’auteur tenait sans doute à mettre le lecteur en conditions : le lieu; un château en ruine et isolé, l’ambiance (il neige), il fait nuit, le Notaire, son épouse et leur petit enfant se réchauffent devant la cheminée, soudain le chien « Picard » aboie……la suite au §3 ci dessous..

Château

3°) Le récit: Titre: Le chauffeur…. Il y a d’affreuses nuits !…(Ch Nodier)

C’était en janvier: une neige fine, abondante, tombait sur la terre, et formait dans sa chute, en se croisant en mille sens divers des myriades de losanges fugitifs; ou bien agitée par la bise, elle tourbillonnait dans les airs  en poussière glacée. Une couche blanche et morne recouvrait le sol comme un vaste suaire, et, ça et là dans l’espace, on apercevait comme des ombres se glisser en silence, puis disparaitre et tout rentrait dans le repos. La nature entière était engourdie.

Dans une salle humide du vieux château de Ville-les-Pomeroeul, devant un feu pétillant, dont l’ardeur avait peine à vaincre la froide température du local, étaient silencieusement assis le notaire L., et son épouse qui tenait un enfant sur ses genoux, et cet enfant souriait à sa mère.

Le notaire paraissait être âgé de quarante ans, quoiqu’il fût, en réalité, plus jeune. Il était grand ; sa tête était déjà chauve, et son œil droit brillait sous un front sillonné de rides où Lavater aurait lu bien des orages soulevés par les passions. Il regardait fixement le foyer, plongé dans cette douce rêverie, ce bien-être indicible que l’on éprouve souvent, lorsque, placé près d’un âtre enflammé, on entend les éléments se déchaîner au dehors.

Le soir commençait à rembrunir ce tableau d’hiver et les ombres s’épaississaient rapidement sous un ciel de plomb. La bise commençait à souffler entre les tours et les arbres dépouillés de verdure; elle produisait, en passant par les jointures de portes, un sifflement presque musical. Aucun bruit ne troublait cette solitude, si ce n’est par moments l’éclat argentin du rire de l’enfant que caressait sa mère.

Pendant qu’une sorte de préoccupation règne  dans cette salle basse, profitons des dernières lueurs du crépuscule  pour jeter un regard sur le vieux manoir que l’ombre va couvrir ; et si mon imagination s’y reporte trop avidement, si ma plume s’arrête avec trop d’amour à dessiner les couleurs de cette lourde masse , que le lecteur me le pardonne, et sache, dès à présent, que je m’y suis attaché, malgré moi, par les plus puissants souvenirs.

Le château de Ville-lez-Pomeroeul est situé entre Mons et Condé, dans de vastes prairies, et à proximité des deux villages dont il porte le nom. Un bouquet de hauts trembles qui l’environnent dans la belle saison, lui donne de loin l’apparence d’un oasis dans un désert humide, ou, en hiver, d’un vaste mausolée ruiné des siècles passés. Son isolement le rend triste le jour, et lugubre à l’approche du soir. La tradition, conservée de père en fils par les superstitieux campagnards, n’a pas manqué de peupler ses vieilles tours de quelques âmes en peine d’anciens châtelain, faisant entendre, à l’heure de minuit, de lamentables gémissements. Aussi évite-t-on le château quand la nuit est close.

Quatre grosses tours, dont une seule reste entière, forment entre elles un parallélogramme entouré d’un large fossé, elles sont jointes par des murs élevés et fortement lézardés ; dans les interstices desquels croît en abondance le lierre, la joubarbe et la giroflée sauvage. Le centre d’une des grandes faces du parallélogramme est occupé par deux autres tours plus basses et qui étaient destinées à défendre le pont-levis. Une voute sombre et une porte de chêne joignent ces deux tours qui sont encore garnies de quelques débris de chevaux de frise. Ce système de défense leur serait superflu aujourd’hui, qu’une impénétrable chevelure de ronces a pris possession de leur sommet. L’autre grande face  du carré est formée par un vaste corps de logis plus moderne que les autres parties du château : il fut sans doute élevé à la hâte après un désastre, et la solidité de ses matériaux est de beaucoup inférieure à celle des constructions primitives. Le mortier de celles-ci, mêlé de farine de seigle, a acquis la dureté de la pierre. Un grand pan de muraille dépasse en hauteur le corps de logis et le menace de sa chute. On tenta plusieurs fois de l’abattre, mais on ne parvint jamais à en détacher une pierre.

Le château dut soutenir des sièges meurtriers. On voit partout encore l’empreinte de l’incendie et de la destruction; les solives ancrées dans les murs sont carbonisées, les pierres, en plusieurs endroits, sont calcinées, et l’on a trouvé en fouillant, des masses de verre fondu, du plomb, du fer, des projectiles incendiaires et des boulets de pierre de divers calibres. Leur existence est-elle antérieure ou postérieure à l’invention de la poudre ? Furent-ils lancés par des balistes ou des bombardent ? C’est ce que l’on ne peut décider. Les documents devenus la proie des flammes manquent entièrement sur les premiers âges de ce domaine. On sait seulement qu’il appartenait, dès le treizième siècle, à la maison de Ligne. Un prince de Ligne, surnommé le grand diable, ayant pris parti pour l’Angleterre contre les Français, ceux-ci vinrent mettre le siège devant la forteresse, qu’ils prirent et incendièrent. Les circonstances de cette catastrophe sont couvertes d’un impénétrable voile.

Lorsqu’à la suite de ces désastres la famille de Ligne se retira au château de Beloeil, son ancienne demeure fumante encore du vaste incendie qui n’avait laissé debout que les tours mutilées, resta une assez longue période d’années sans habitants. On ne sait au juste l’époque ou le nouveau corps de logis fut bâti. On peut conjecturer qu’il resta prodigieusement au dessous de la magnificence de l’ancien château des dépendances duquel on retrouve des fondements à de grande distance. Vers le milieu du siècle passé, deux religieux de l’ordre de Saint Benoit y avaient établi leur demeure, et avaient restauré la chapelle. Cette propriété, qui n’avait pas cessé d’appartenir à la maison de ligne, était donc devenue une sorte d’ermitage où les deux religieux recevaient les fréquentes visites et les dons des pieux villages des environs ; ils moururent, et le château fut de nouveau abandonné sans partage aux ronces, aux reptiles et aux hiboux.

A l’époque dont il est ici question, le notaire L. nommé à la résidence de ville-lez-Pomeroeul avait fait l’acquisition de ces ruines. Cette demeure s’harmonisant avec la couleur sombre de ses idées. Le corps de logis avait été réparé par ses soins et rendu habitable, Les murs suintants avaient été séchés, assainis, blanchis.

Une terrasse couverte de ronces et de broussaille avait été déblayée et nivelée à la hauteur des murs ; un jardin et une cour avaient été aménagés dans l’intérieur de l’enceinte ; enfin les couleuvres et les salamandres se se réfugiaient de nouveau dans les souterrains. Malgré ces améliorations, ce n’en était pas moins un triste séjour que le château de Ville-lez-Pommeroeul , ou comme nous venons de le voir, se chauffaient M.L. et sa femme par une rude soirée d’ hiver.

Or, ce soir là, Picard, le Cerbère du château, manifestait une inquiétude étrange: malgré la neige et le froid il parcourait les murailles, la terrasse, les tours, aboyant, puis écoutant, puis aboyant encore: il croyait son maitre en danger, M.L. prit son fusil chargé de deux balles.

-Mon ami, que vas-tu faire ? dit Mme L. qu’un noir pressentiment paraissait dominer.

-Tâcher de découvrir ce qui peut à ce point inquiéter Picard. Son obstination m’étonne.

-Au nom du ciel ne sors pas, ne t’exposes pas ainsi seul. Tout est soigneusement fermé, reste près de moi et prions Dieu qu’il nous protège.

-Rassure-toi ; c’est peut-être quelque roulier attardé sur la chaussée de Belle-Vue. Je vais, sans sortir des murs, écouter si j’entends aucun bruit.

Mme L. arrêta son mari, et, comme sous l’empire d’une pensée de malheur, elle continua :

-C’est par une nuit sombre comme celle-ci que la ferme de l’Alouette, isolée comme nous…

L’horloge frappa lentement neuf coups qui résonnèrent contre les parois de sa caisse sculptée.

-C’est singulier comme cette sonnerie m’a paru lente et sinistre.

-Le froid a sans doute condensé l’huile des rouages, répondit le notaire, et il sortit.

Il traversa la cour: le chien le suivait haletant. Il monta au sommet d’une tour et écouta. Le silence n’était troublé que par le cri rauque d’un hibou dont il entendait à chaque pas de lui le vol lourd et cadencé. Il descendit avec peine les marches glissantes de neige, et s’achemina vers la tour opposée  située à l’extrémité du jardin. Là il écouta de nouveau pendant quelques minutes, cherchant à distinguer dans l’ombre, mais ne vit ni n’entendit rien. Qu’avait donc vu, qu’avait entendu Picard ?….

M.L. rentra ; le chien aboyait toujours ; Mme L. avait compté les minutes avec anxiété. Son mari s’efforça de la rassurer, et, après avoir décidée à se coucher, il veilla sur elle ainsi qu’à son enfant.

Il se passa une heure d’observation et d’attente. Picard se tut enfin. Les aboiements lointains de quelques chiens du village, qui lui répondaient comme une ligne de vigilantes sentinelles, arrivèrent encore pendant quelques temps, vagues et indécis, puis tout rentra dans le plus morne  silence.

M.L. se décida alors à se livrer au repos, le sommeil s’empara de ses sens. Le calme et la sécurité paraissaient régner dans le château, qui n’avait d’autres habitants que le notaire, son épouse, son fils et une domestique. Ils dormaient, mais leur fidèle gardien veillait pour tous.

Vers minuit les aboiements recommencèrent plus pressés, plus impératifs. Picard passait en courant sous les fenêtres de  la chambre de son maître. Sa voix  était émue, alarmée et semblait dire: ne perdez pas une minute, le danger est réel et il s’approche… Pauvre Picard !

Cette même nuit, à une lieue du château, sur la chaussée au Saint-Homme et à la route de Paris, il se passait une scène étrange. C’était vers onze heures environ, le préposé à la barrière de Thulin entendant les pas sourds d’un cheval  dans la neige, sortit de chez lui pour percevoir l’impôt de passage, et cria : Barrière !… Il ne lui fut fait aucune réponse. Le cheval continuait paisiblement sa route, au pas, sans presser ni ralentir son allure.

Diable ! se dit le préposé, le cheval du voisin se serait-il échappé ?…Voyons. Il s’avança mais arrivé près de l’animal, il distingua sur son dos, malgré l’obscurité, un cavalier de haute stature : Barrière ! cria-t-il de nouveau…même silence….Le mystérieux cavalier ne s’arrêtait pas ; le préposé, irrité de cette infraction à ses prérogatives, surmonta une vague terreur qui déjà s’emparait de lui et voulut saisir la bride du cheval, mais en même temps l’extrémité d’un tube glacé s’appuya sur son front…Il tomba. Heureusement pour lui ce ne fut que d’épouvante. Le cavalier inconnu continuait lentement sa route ; pas un mot, pas un son n’était sorti de sa bouche, son cheval n’avait pas perdu la cadence mesurée de son pas. Le préposé un peu revenu de sa terreur, se releva, mais il faillit retomber, tant ce qu’il vit lui parut effrayant……

Une masse noire et longue glissait sans bruit devant lui, comme une suite d’ombres. Ses yeux écarquillés s’attachaient comme par une force irrésistible à cette masse mobile. Il crut distinguer des visages noirs et horribles, puis tout passa : il ne vit plus rien, n’entendit plus rien….Était-ce une vision, ou une réalité ? Étaient-ce des hommes ou des démons ?…C’en était au moins assez pour troubler la cervelle de l’honnête préposé, qui rentra chez lui en faisant le signe de la croix.

Ceci se passait à la barrière de Thulin, la même nuit où le chien de M.L. l’avertissait pour la seconde fois de veiller à sa sécurité. Il n’y avait pas un mois que treize personnes avaient été égorgées à la ferme de l’Alouette ; leur sang tâchait encore les dalles de ses chambres abandonnées. Ce qu’il y eut là de pleurs, de gémissements et d’angoisses, personne ne pouvait le dire, tous étaient morts…La terreur était dans les esprits et le nom de Moneuse dans toutes les bouches ; mais on ne le prononçait qu’à voix basse et en regardant autour de soi.

Malgré les prières de son épouse, M. L, éveillé en sursaut, s’habilla vivement, s’arma de nouveau de son fusil baisa sa femme au front, affectant un calme qui  n’était pas dans son cœur, et s’achemina vers l’extrémité opposée au rez-de-chaussée. Mme L. ne put le voir ainsi s’éloigner seul : un noir pressentiment l’obsédait. Elle s’habilla à la hâte et le suivit. L’enfant dormait ; elle ne l’éveilla pas.

Parvenu à une salle basse, qui donnait sur la terrasse construite en amphithéâtre, M.L. ouvrit doucement une fenêtre pour écouter; car on ne voyait pas à trois pas devant soi, tellement l’obscurité était profonde. Les aboiements, qui n’avaient pas cessé, devinrent en ce moment terribles, furieux. Le chien, posté à l’extrémité de la terrasse, paraissait lutter avec acharnement.

Tout-à-coup, un cri lamentable se fit entendre, suivi d’un gémissement plaintif…C’était le dernier adieu du bon et fidèle Picard à son maître qu’il ne pouvait plus défendre.

M.L. se sentit pâlir: son sang reflua vers son cœur qui bondit dans sa potine: il arma son fusil. Madame L. tomba à genoux et implora Dieu pour son mari et pour son enfant !….Ce moment fût solennel et terrible.

Il se fit un court silence, puis une sorte de cliquetis résonna, et des étincelles brillèrent sur la terrasse.  Qui va là ? Cria d’une voix forte, quoique atterrée, M.L. Au même instant, de l’autre côté de la fenêtre, des ombres se dressent devant lui, dix bras le saisissent à la gorge avec la rapidité de l’éclair, des poignards sont dirigés vers sa poitrine et une voix creuse lui dit. Jette tes armes, ou tu es mort !…

M.L, au désespoir, laisse tomber son fusil. Un bruit violent se fait entendre. C’étaient les fenêtres et les vitres du rez-de-chaussée qui volaient en éclats. Le château s’illumina de torches…Des hommes revêtus de costumes bizarres armés jusqu’aux dents, le visage noirci, masqué ou affreusement défiguré, envahirent le château et se ruèrent sur les habitants.

C’était Moneuse-le-Chauffeur et ses soixante brigands. Moneuse à cette époque où les hurlements de la terreur faisaient retentir encore les échos des villes, était devenu l’épouvante des campagnes du nord de la France et des frontières de la Belgique. Tous, jusqu’au dernier cultivateur paisible, devaient se ressentir de cet épouvantable délire qui avait couvert la France de sang. Les Marat, les Robespierre  avaient fait trembler et décimé tout ce qui était riche, noble, et puissant. Moneuse faisait sa part du laborieux campagnard, du paisible magistrat, du simple pasteur de village. Trop faible avec ses soixante bandits, connus sous le nom de Chauffeurs, pour rançonner les villes ou les communes populeuses, il se ruait comme une bête fauve sur les hameaux, les fermes, les maisons de campagne, et la mort ou les tortures marquaient son passage. Ignoble et mesquine parodie des horreurs de la révolution ! Les lois participaient de la stupeur générale, et restaient impuissantes contre ces forfaits. C’était enfin le règne de la force et de la violence.

M.L. fut saisi et cruellement garrotté, ainsi que sa femme et sa servante. Mme.L…demandait son enfant, l’appelait à grands cris ; elle tombait aux genoux de ces êtres portant le nom d’homme, mais un affreux sourire lui répondait seul, et faisait briller ces yeux blancs et ces dents blanches sur ces faces noires et infernales. Les cordes qui serraient les poignets de M.L. lui entraient dans la chair ; il s’en plaignit : Marche ! lui répondit-on ; et il fut violemment poussé vers la salle voisine.

C’était là que se trouvait Moneuse avec le gros de sa troupe ; c’était devant lui qu’on voulait que le notaire comparût comme devant un juge armé du terrible droit du plus fort.

 M.L. vit un homme d’environ quarante ans, d’une haute taille, et paraissant doué d’une grande force physique. Une épaisse moustache couvrait sa bouche, et d’énormes favoris noirs encadraient sa figure. Pourtant l’expression de ses traits n’avait rien de terrible. Mais une cruauté froide se lisait sur ce visage calme et pâle. Il devait égorger son semblable avec la tranquillité du boucher qui tue l’agneau. Par moments même, une sorte de douceur se peignait sur ses traits. C’était la douceur du bourreau à l’égard du condamné. Son costume consistait en un grand chapeau à cornes, bordé de plumes noires, un habit bleu, un pantalon et une écharpe couleur de sang, et des bottes à revers ; à sa ceinture brillaient deux pistolets et un large poignard ; à son coté, un sabre.

 Il y avait un grand bruit de voix dans le salon. Moneuse, appuyé contre la table, les bras croisés sur sa poitrine, promena lentement son regard autour de lui. Il se fit parmi ces hommes un profond silence ; on n’entendait plus que le bruit des portes qu’on ouvrait ou qu’on enfonçait aux étages supérieurs.

 -N’es-tu pas le notaire ?

 -Je le suis.

 -Me connais-tu ?

 -Non je ne vous ai jamais vu

 -Quels sont les habitants du château ?

 -Je l’habite seul avec ma femme, mon jeune fils et une domestique.

-N’as-tu personne de caché ?

-Personne.

-Tu vas me répondre la vérité. Songes-y bien, tu joues ta vie. Il y a trois jours, le messager du village est entré ici portant un gros sac d’argent : oses-tu le nier ?

-C’est vrai

-Le messager est sorti, mais la sacoche est restée ; où l’a tu mise ?

-Voici, je vous le proteste, l’exacte vérité qui peut-être vous est connue. Le même messager qui apporta ici cet argent est parti pour Mons, hier matin, vers neuf heures : il était porteur de cette même sacoche renfermant une somme de 6000 francs, touchée par moi à Tournai chez M.C. de Mons. Voilà la vérité, je vous le jure.

-Ton histoire est adroite. Qu’on amène sa femme !

Mme L. parut pâle  comme la mort : elle porta ses regards sur cette tourbe hideuse, puis apercevant celui qu’elle reconnut pour être le chef, elle s’avança résolument vers lui.

Moneuse continua : Il y a trois jours qu’une somme de six mille francs a été apportée ici ? Réponds ; si tu mens, ton mari est poignardé sous tes yeux ; où est cette somme ?

Mme L. se jeta à ses genoux.

-Monsieur, au nom du ciel, au nom de ce que vous avez de plus cher, ne tuez pas mon mari, ni mon enfant, Je vous dirai la vérité toute entière, mais pitié !…Cet argent nous ne l’avons plus, il est parti hier pour Mons.

-Ils ont pu se donner le mot, murmura Moneuse. Mme L. l’entendit.

-Oh, grâce !…écoutez-moi…je vous le jure sur mon Dieu, sur mon âme, ce que je vous dis est vrai. Pourrais-je vendre la vie de mon mari ?…Nous n’avons plus cette somme, mais…nous possédons un peu d’or… des effets, quelque bijoux…prenez tout… tout est à vous, mais laissez nous la vie.

Et elle arracha son anneau qu’elle tendit aux brigands, Moneuse parut hésiter un moment puis se redressant :

-Lève-toi, dit-il, et conduis-nous. Nous verrons si tu mérites de vivre.

Mme L conduisit les brigands dans l’étude de son mari. Là elle indiqua un secrétaire qu’on ouvrit ; dans ce secrétaire il y avait un petit coffret à damier incrusté d’ivoire et d’écaille, et dans ce coffret une assez mince somme en or. Moneuse s’en empara.

-Est-ce là tout, dit-il d’un air moqueur ?

-Suivez-moi encore, dit Mme L., et elle s’achemina vers sa chambre à coucher. Sa démarche était résolue, une sorte d’exaltation se faisait remarquer dans toute sa personne. Elle récapitulait dans son esprit le peu qu’elle possédait, et dont elle eût voulu pouvoir doubler la valeur, pour sauver plus sûrement les jours de ceux qui lui étaient chers… Et puis n’avait-elle pas laissé son enfant dans cette chambre !….On avait peine à la suivre. On entendit des pleurs…Oh ! mon Dieu ! il vit du moins, se dit-elle…

Les brigands avaient déjà pénétré dans cette pièce du château. L’enfant épouvanté pleurait sur le lit, dont on avait enlevé les matelas et les couvertures. Madame L. courut à son enfant qui s’élança vers elle, mais on les retint. Ces hommes ne connaissaient qu’un Dieu, qu’un culte : l’or ; qu’un moyen : le feu et le sang !…

Les mains de Madame L. étaient liées; elle indiqua la clef d’un meuble ; on l’ouvrit …tout fut pris jusqu’à son linge.

-Ce n’est pas là  ce que nous voulons, dit Moneuse d’une voix de tonnerre, les six mille francs !

Mme L. frissonna : Je n’ai plus rien, dit-elle avec désespoir.

Moneuse ordonna qu’on l’attachât au pied de son lit, et tous sortirent : elle ne vit plus rien, seulement elle sentit son enfant se glisser sur son sein…

Peu d’instants après, deux hommes entrèrent. L’un tenait une torche, dans les mains de l’autre brillait un coutelas tranchant. Il s’avança vers l’enfant, le saisit, et lui appuyant sur le cœur la pointe de son arme, il hurla ces mots à l’oreille de la mère :

-Tu as encore de l’argent, ou est-il ?… Mme L. voulut parler, les paroles expirèrent sur ses lèvres, ses tempes battaient violemment, un nuage passa devant ses yeux, elle jeta un cri terrible et s’affaissa sur elle-même. Il lui sembla que la chambre redevenait obscure. Des pas paraissaient s’éloigner et se rapprocher. Elle demandait ce qui se passait donc de si étrange et de si horrible, mais ses esprits égarés ne pouvaient plus rassembler ses idées.

Moneuse était revenu dans la salle où il avait laissé M.L. à la garde de quelques hommes.

-Me diras-tu où est cet argent ? lui demanda-t-il de nouveau.

-Il me serait plus aisé de vous donner ma vie, répondit le notaire.

Moneuse se tourna vers ses hommes, et dit tranquillement –Du bois !

Chauffeurs

Source : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/4/42/Chauffeurs.jpg

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M.L. sentit frissonner tout son corps. Il s’attendait à mourir, il avait rassemblé pour ce moment suprême toutes les forces de son âme, mais la torture l’épouvantait. On apporta du bois. Un grand brasier fût allumé dans la cheminée. On lia fortement une chaise renversée au devant d’un fauteuil dans lequel M.L. fût placé. On lui mit les pieds nus. Ses jambes, ses bras et son corps furent fortement attachés au fauteuil et à la chaise ; dans cette position, il avait les jambes étendues en avant. Il conjura de suspendre un moment son supplice, et s’adressa à Moneuse:

-Je vois que vous allez me faire subir d’atroces douleurs. Pour me soustraire je vous donnerais un million si je l’avais, mais je n’ai qu’un peu d’or qui est à vous. Quel serment exigez-vous de moi ? Je suis prêt à le faire ; s’il reste au fond de votre cœur un peu de pitié pour votre semblable, pour un homme qui ne vous a pas résisté, qui vous a dit la vérité et livré tout ce qu’il possédait, je vous en conjure, épargnez-lui d’ affreux et inutiles tourments.

-Ces tourments arrachent bien des aveux, répliqua Moneuse avec une sorte de sérénité. Approchez-le du feu, car il fait froid.

Cet horrible jeu de mots fit rire les brigands. M.L. n’espéra plus rien de ses bourreaux. Le fauteuil fut approché du brasier……..bientôt les muscles des pieds se crispèrent et la chair grilla….

Madame L. était toujours attachée au pied de son lit. Des gémissements affreux la rappelèrent peu à peu à elle-même. Elle écouta et crut reconnaitre la voix de son mari…puis son enfant revint à la pensée. Il n’était plus près d’elle. Elle voulut se lever, des cordes la retenaient. Ses mains s’étendirent convulsivement sur le plancher; elles cherchaient  un corps ou du sang…elles ne trouvèrent rien.

 Les gémissements et les cris continuèrent ; c’était bien la voix de son mari parvenu au paroxysme de la douleur physique.

Tant d’émotions étaient au dessus de ses forces ; une crise nerveuse la saisit et elle poussa à son tour des cris perçants. Des hommes ne tardèrent pas à entrer : La chambre s’illumina de nouveau.

-Silence ! lui cria l’un d’eux, d’une voix menaçante. Mais elle ne se connaissait plus, ses cris continuaient.

Alors un homme s’approcha d’elle, et lui étendit sur la tête un mouchoir qui retomba devant les yeux.A Jeanne Gray  on avait ainsi masqué la vue du glaive. Les bourreaux sont vraiment humains !

Ce voile sinistre rappela madame L. à elle-même. Elle crut comprendre, baissa la tête, recommanda son âme à Dieu, et attendit la mort.Un sabre grinça et sortit de son fourreau…De nouveaux pas se firent entendre ; puis des voix mêlées discutèrent …Elle attendait toujours. C’était l’angoisse du condamné qu’on attache sur la bascule.

Mais les voix et les pas s’éloignèrent encore. Les cris aussi avaient cessé. Peu à peu tout ce bruit diminua, s’éteignit, puis elle n’entendit plus rien. Ce silence, était-ce la mort ?….Restait-elle seule vivante dans ce château ?

Cette incertitude dura plus d’une heure ; les brigands étaient sans doute partis, car aucun bruit ne s’était fait entendre. Enfin en prêtant attentivement l’oreille, elle crut distinguer des gémissements. Elle rassembla toutes ses forces et appela…

Une voix faible parvint à peine jusqu’à elle ; c’était celle de son mari….Elle appela son fils, puis sa domestique, mais sa voix se perdit sans réponse.

Dieu seul sait ses angoisses pendant de longues heures qui suivirent. Un jour sombre parut enfin, jour digne d’une pareille nuit. La clientèle de M.L. était encore peu nombreuse ; il se passait bien des journées sans qu’une seule visite vint animer la solitude du château. Mme L. avait donc la perspective, après avoir échappé au fer des assassins, de mourir de froid et de faim sans pouvoir chercher son fils, ni secourir son mari dont elle ignorait l’état ; de temps en temps elle l’appelait, et quand sa voix affaiblie tardait à lui parvenir, elle croyait que la mort avait mis fin à ses souffrances, et priait.

Enfin vers dix heures du matin, des pas précipités résonnèrent dans la pièce voisine  de celle où elle était attachée. La porte s’ouvrit, et la servante en pleurs se jeta à ses pieds. Elle tenait un couteau cassé et ses mains étaient ensanglantées. Quand elle fut un peu remise de son émotion, elle coupa les cordes qui retenaient Mme L. et lui raconta la manière miraculeuse dont elle s’était délivrée  de ses liens.

Lorsque les brigands envahissaient le château, elle s’était réfugiée dans une cave, mais elle y avait été poursuivie, garrottée, et attachée à la porte. Par un hasard singulier, elle se trouvait assise sur une marche en pierre où elle avait aiguisé des couteaux. Elle finit par se rappeler  qu’en ayant un jour cassé un, elle l’avait laissé dans l’angle de la marche. Elle le chercha, le trouva, et avec ce qui restait de la lame, elle parvint, quoique ses mains fussent attachées sur son dos à couper ses liens.

Mme L., délivrée à son tour, vola près de son mari. Il était étendu dans le berceau de l’enfant ; ses jambes et ses pieds, horriblement brulés, le dépassaient, et ses poignets étaient liés aux anses latérales.

Pendant que la bonne servante lui donnait les premiers secours, Mme L. éplorée cherchait son fils ; elle le trouva enfermé dans une chambre éloignée et engourdi par le froid. C’est sur son cœur et par ses baisers qu’elle lui rendit la chaleur et la vie.

Un chirurgien fut appelé à la hâte pour donner ses soins à M.L. , puis on visita les meubles, les armoires, tout était vide : plus de literie, plus d’effets plus de linge…on emprunta au village de quoi coucher et panser M.L.

Ce ne fut que trois ans  après cette affreuse nuit qu’il put se tenir debout, et sa démarche fut embarrassée le reste de sa vie.

Le corps de Picard fut trouvé sur la terrasse, les vertèbres brisées par un coup de sabre.

On craignait le retour des bandits, le pont-levis fut reconstruit, on le levait chaque soir. Sur la tour qui domine la terrasse on bâtit un pavillon où couchèrent longtemps deux hommes déterminés et bien armés. Trop faibles pour résister à des ennemis nombreux, ils pouvaient au moins les arrêter assez longtemps pour recevoir des secours des villages voisins. Au reste l’ordre commençait à renaitre ; les lois sortirent de leur léthargie pour punir tant de forfaits. Moneuse pris avec la majeure partie de sa troupe, fut jugé et condamné par la cour d’ assises de Mons, à la tête tranchée sur la grande place de cette ville.(nota: il le fut sur la place de Douai)

M.L. devait être et fut en effet pour lui le témoin le plus accablant. Moneuse le savait et prévoyait si bien son sort qu’il avoua, avant de mourir, avoir passé plusieurs nuits armé d’une carabine, sous les murs du château, dans l’espoir de tuer M.L.

Si maintenant le lecteur éprouve quelque curiosité à connaître le reste de l’histoire du vieux château et de ses habitants, je puis en trois mots le satisfaire.

Le pont-levis reconstruit avec les anciens matériaux tomba en ruines, et le fossé s’emplit de plus en plus d’une vase noire et malsaine.

La famille du notaire L. s’était accrue ; les vieilles ruines avaient pris un aspect de vie et presque de gaîté ; mais un jour d’été les miasmes du fossé jetèrent dans l’enceinte le germe de l’affreuse et contagieuse fièvre putride. Elle entama cruellement cette jeune famille : à dater de cette époque, le château se dépeupla rapidement par la mort ou les mariages.

Maintenant M.L. est mort, son épouse est morte et la vieille servante aussi, M.A.L., fils ainé, sans doute le seul acteur encore vivant du drame que je viens de décrire, a quitté un séjour qui devait lui rappeler tant de pénibles souvenirs ; deux autres fils sont morts…

Pendant plusieurs années, cette famille, composée de neuf membres avait animé le vieux manoir. Puis il s’est trouvé un jour sans habitants, abandonné aux hiboux et aux chauves-souris qui ne lui font point faute.

Ce séjour si plein de poésie et de souvenirs fut vendu.

Quiconque  lira cette sombre histoire aura peine à se figurer qu’il n’a pas sous les yeux quelque sanglante chronique du moyen-âge, et que ceci se passait il y a  quarante ans dans une de nos provinces, et cependant rien de plus vrai. Je n’ai nullement cherché à faire de l’horrible à plaisir ni à ébranler les nerfs de mes lecteurs. Ce récit avait frappé souvent ma jeune imagination ; il s’y est gravé en traits indélébiles, et je n’ai fait que le reproduire avec la scrupuleuse exactitude. Chaque circonstance est fidèlement historique, et ce n’est pas pour jeter un vain intérêt sur ces pages que j’atteste ici la vérité des faits, car cette vérité, je puis la dire toute entière : M.L. était mon père !….

H. Le Hon.

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Ci dessous les photos de lieux considérés comme des repaires de Moneuse.

L’auberge devenue le restaurant  « Le Moneuse » situé sur la chaussée Brunehaut Bavay-Cambrai  à la sortie de Saint-Waast-la-Vallée:

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Et la Tour au Bois,  également nommée tour Sarrasine,  située sur la chaussée Brunehaut Bavay- Tournai. à Saint-Waast-la-Vallée .

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Fin de l’ article

4 Commentaires pour “MONEUSE le chauffeur et ses soixante brigands”


  1. JR écrit:

    Je viens de terminer la lecture de l’histoire de la bande
    à Moneuse, j’ai eu l’impression de vivre l’attaque du château en réel (très bien racontée). avant de m’endormir, je ferai un petit contrôle pour vérifier qu’il n’y a pas Moneuse sous mon lit

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    • hanwide écrit:

      L’article me paraissait trop long, j’avais pensé en faire un résumé, mais tout compte fait il est si bien raconté que j’en ai publié l’intégralité. Je ne sais pas si c’est le fils du notaire qui raconte l’histoire, je crois plutôt qu’il l’a racontée à un journaliste doué qui a su s’imprégner de l’atmosphère pesante de ce drame et nous entrainer dans la lecture jusqu’au dénouement.

      Merci pour ce commentaire
      Georges

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  2. MB écrit:

    ça pourrait faire un épisode presque digne de « game of thrones » tellement c’est glauque :)

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    • hanwide écrit:

      Merci d’avoir tout lu, même si l’histoire est un peu longue et glauque. Le pire c’est qu’il s’agit d’une histoire véridique qui s’est renouvelée plusieurs fois dans d’autres villages , mais les témoins par peur de représailles n’ont pas voulu témoigner à une première comparution qui s’est tenue à Mons. Moneuse a été acquitté et libéré. Mais lorsqu’il comparaitra à Douai il sera condamné et exécuté sur la place de la ville. Son principal témoin à charge était le notaire dont il est question dans ce blog.
      Georges

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